Règlements communs pour les sœurs séculières de la Congrégation de Notre-Dame établies en Canada. [1697]. Archives, Congrégation de Notre-Dame – Montréal
Avant le départ de Marguerite Bourgeoys pour Montréal en 1653, monsieur Antoine Gendret, directeur spirituel de la congrégation externe de la Congrégation Notre-Dame à Troyes en Champagne, lui dit «que ce que Dieu n’avait pas voulu à Troyes, Il le voudrait peut-être à Montréal.»[1]
Cette toute petite phrase est capitale dans la destinée de la première institutrice de Montréal. En France, l’Église n’autorise pas la création de communautés de religieuses non cloîtrées. Mais Marguerite Bourgeoys, elle, inspirée par la vision du pédagogue Pierre Fourier(1565-1640), croit profondément que la société a besoin de religieuses qui iront là où se trouvent les jeunes filles à instruire.
Elle répond donc à l’appel du gouverneur de Montréal, Maisonneuve(1612-1676), qui veut une enseignante pour Ville-Marie. Marguerite est encore laïque mais se dit que dans le Nouveau Monde, elle parviendra peut-être à fonder une nouvelle communauté et à devenir avec ses futures compagnes des religieuses institutrices voyagères.
Marguerite est confiante, bien que l’entreprise soit ardue. Les obstacles sur sa route s’appellent successivement Mgr de Laval(1623-1708) et Mgr de Saint-Vallier(1653-1727). Ces évêques de Québec, qui s’accommodent temporairement de la liberté de Marguerite Bourgeoys et de ses filles, se disent que viendra le jour où ces femmes enseignantes, si elles veulent être religieuses, seront à leur tour consignées au cloître, lieu naturel pour celles qui se donnent à Dieu.
Alors Marguerite Bourgeoys doit se révéler fine diplomate et habile tacticienne, autrement le statut qu’elle convoite risque bien d’être le même que celui des Ursulines de Québec, religieuses enseignantes cloîtrées. Elle avance donc par étape. En mai 1669, elle et ses compagnes qui sont laïques obtiennent de Mgr Laval la permission d’enseigner dans tout son diocèse. En mai 1671, Marguerite reçoit de Louis XIV les lettres patentes reconnaissant civilement la Congrégation de Notre-Dame de Montréal.
En 1680, au cours d’un voyage en France, Marguerite s’informe sur les constitutions des Filles de la Croix et des Filles de Sainte-Geneviève, deux communautés féminines non cloîtrées, qui étaient parvenues à obtenir l’approbation canonique de leur mode de vie. Voilà des exemples qui inspirent.
Au cours des années 1690, Marguerite et sa congrégation entreprennent la démarche ultime pour la reconnaissance ecclésiastique. Après que Mgr de Saint-Vallier eût rédigé pour elles une règle dont bien des éléments s’inspirent de l’exemple de communautés cloîtrées, les sœurs de la Congrégation résistent et demandent du temps pour réfléchir. Saint-Vallier ne l’entend pas ainsi ; il réclame rien de moins que soumission, et même reconnaissance !
Le «bras de fer» dure quatre ans et se résout grâce à l’entrée en scène du supérieur des Sulpiciens à Paris, Louis Tronson. Marguerite Bourgeoys peut compter sur l’appui de cet homme qui l’a déjà aidée dans le passé. Il est habile, il sait convaincre et est capable d’amener l’évêque de Québec à accorder un statut particulier aux sœurs de la Congrégation.
Le résultat est là, entre autres dans le chapitre premier des Règlements communs pour les sœurs séculières de la Congrégation de Notre-Dame établies au Canada. On y lit : «la fin principale et la première intention des filles séculières de la Congrégation de Notre-Dame établies en la Nouvelle-France est qu’(…) elles se consacrent (…) à instruire gratuitement (…) les jeunes filles (…) à la piété, perfection de vie, et bonnes mœurs, à lire, écrire, travailler en diverses sortes d’ouvrages honnêtes.»
Et pas question de cloître puisque l’on dit bien et répète : «Et pour outre cette instruction, envoyer de leurs sœurs dans les missions et paroisses de la campagne (…).»
Une fois les règlements acceptés, la Congrégation de Notre-Dame est reconnue par l’Église, l’éducation des filles constituant sa mission et les sœurs ayant la latitude nécessaire pour devenir les enseignantes professionnelles dont a tant besoin la société civile d’alors.
Le 25 juin 1698, les Sœurs de la Congrégation, dans la chapelle de leur maison mère à Montréal, prononcent leurs vœux devant Mgr de Saint-Vallier. La fondatrice de la Congrégation aura œuvré patiemment 45 ans pour atteindre son but. Elle y arrive au terme d’une démarche toute empreinte de jugement et de patience. Après quoi, son Créateur la rappelle à Lui, le 12 janvier 1700 ; elle a beaucoup donné.
Cérémonie des vœux. 25 juin 1698. Illustration par Francis Back. Archives, Congrégation de Notre-Dame – Montréal
Au cours des trois siècles qui suivent, plus de 7 000 religieuses prennent le relais pour contribuer à l’éducation des femmes, ce que l’on appelle aujourd’hui l’éducation libératrice.
P.S. : Toutes les informations historiques du présent texte sont tirées des excellents ouvrages de Patricia Simpson, CND, Marguerite Bourgeoys et Montréal, 1640-1665 et Marguerite Bourgeoys et la Congrégation de Notre-Dame, 1665-1700.
[1] Les Écrits de Mère Bourgeoys, p. 205.

