Parce qu’André Mathieu (1929-1968) est un compositeur qui fait partie de la légende et qu’il fut un être plus que tourmenté, écrire sa biographie est un défi. Georges Nicholson l’a relevé.
André Mathieu est un enfant prodige, un compositeur unique qui a laissé des oeuvres révélatrices d’un talent extraordinaire. Mais sa vie très courte, à peine trente-neuf ans, tient du drame et se termine en tragédie. Porté aux nues dès le plus jeune âge, il devient malgré lui un symbole national, statut qu’il ne parvient pas à assumer. Jeune homme et jusqu’à la fin de sa vie, il s’échoue lamentablement chaque fois que les difficultés se présentent. Il est incapable de fonctionner par lui-même ; il lui faut toujours compter sur sa famille, ses amis, ses connaissances. Pire, il est un buveur invétéré qui littéralement s’autodétruit ; jamais il ne parvient à mener sa propre barque. Et pourtant, chaque fois qu’il joue ses oeuvres, même lors de modestes pianothons, son génie se révèle, son entourage constatant que sa musique est toujours celle d’un homme d’exception.
À l’invitation d’Alain Lefèvre qui a pris sur lui d’inscrire une fois pour toutes la musique d’André Mathieu dans l’imaginaire collectif québécois, Georges Nicholson s’est mis à la tâche de rédiger la biographie de Mathieu. Pas facile parce qu’on compte encore nombre de contemporains du compositeur qui ont des opinions toutes faites et qui alimentent une légende dont les grossissements, les déformations, les faussetés même créent un véritable terrain miné pour le biographe.
Mais Nicholson sait s’y prendre. Il ne fait ni un ni deux et choisit la voie la plus longue, le plus difficile, et la seule capable de donner à son travail toute la crédibilité nécessaire. À la suite d’autres spécialistes, il choisit de tout reprendre à zéro. Pas question d’une biographie romancée, il produit un ouvrage qui tient du livre d’histoire.
Ce qui signifie qu’il revoit toute l’existence de Mathieu en puisant systématiquement aux sources, c’est-à-dire aux archives. Il est bien servi par les documents de la famille Mathieu qui se trouvent à Bibliothèque et Archives Canada à Ottawa. Pour chaque information trouvée, pour chaque citation, et elles sont nombreuses, Nicholson fournit ses références, ce qui donne à son récit une base solide. Il ajoute les entrevues passées conduites par Francine Laurendeau pour le film de Jean-Claude Labrecque sur André Mathieu (1993), les entrevues menées par Joseph Rudel-Tessier. Il a recours également aux archives de particuliers, il dépouille les journaux de l’époque, il réalise ses propres entrevues (2006-2010), en somme il fait tout pour s’assurer que son récit soit fiable et non pas le produit des rumeurs, de la légende urbaine.
Et Georges Nicholson fait confiance à ses sources auxquelles il laisse beaucoup de place. Cette approche est toutefois périlleuse lorsque le protagoniste de la biographie trébuche constamment, avançant à reculons dans la vie ; il est difficile de maintenir l’intérêt du lecteur lorsqu’on est en présence d’un héros dont l’existence est une descente aux enfers plutôt qu’une enthousiasmante ascension vers la gloire. Mais c’est ainsi qu’on reconnaît le talent du biographe, celui qui sait décrire avec justesse, raconter sans juger, faire revivre en redonnant en toute équité à celui qui malgré tout a beaucoup offert. Nicholson sait nous révéler un créateur, même dans la déchéance de son existence.
Intégrée dans le processus de réhabilitation de l’oeuvre d’André Mathieu qui compte déjà plusieurs disques d’Alain Lefèvre et le film tout récent de Luc Dionne (en salle depuis le 28 mai), la biographie réalisée par Georges Nicholson trouve tout naturellement sa place. Elle donne les faits et devient l’ouvrage de référence incontournable.
Le lecteur en sort désormais connaisseur d’une oeuvre musicale qui s’ajoute à la liste des chefs-d’oeuvre d’ici. Et cette oeuvre porte le nom de son compositeur, André Mathieu, que les générations futures devraient se transmettre tout naturellement.
Georges Nicholson. André Mathieu. Biographie. Montréal, Québec Amérique, 2010. 593 pages.

